samedi 21 avril 2012

Livre: Alexis Gloaguen, La Chambre de veille.

par Henri Lafitte vendredi 20 avril 2012: http://www.mathurin.com/article3152.html


L’insularité dans l’exiguïté apparente du lieu ne condamne-t-elle pas à une forme d’immobilité pour l’observateur, l’explorateur de consciences ? Mais de ces parcours soudain concentrés naît le choc des humanités multiples qui soudain éclatent comme un feu d’artifices, invisible à qui n’a pas pris la peine de s’arrêter, de scruter et surtout… d’écouter ?
Après avoir vécu dix-huit ans et intensément à Saint-Pierre et Miquelon, Alexis Gloaguen s’est fixé pour quelques mois sur l’île d’Ouessant. Son séjour l’aura désarçonné, bousculé, poussé dans ses derniers retranchements, car il n’est jamais d’insularité neutre. Les pôles s’attirent et se repoussent dans une instabilité en latence.
L’intensité de la découverte trouve sa force d’expression dans une écriture à cheminements multiples, telle que l’aura pratiquée Alexis Gloaguen au fil de sa vie sur le papier des instants qui se bousculent.
Et le voilà publié une nouvelle fois par un éditeur d’exception, Maurice Nadeau, à l’énergie toujours renouvelée grâce à sa dizaine de décennies. Intrigué, je me suis plongé dans la lecture de son « Chemin de vie », entretiens avec Laure Adler, publié en 2011 aux éditions Verdier. Pourquoi Alexis ? voulais-je explorer. « Tiens, voilà quelqu’un », se sera-t-il sans doute dit. Et je suis heureux, sur mon rocher nourricier flottant sur l’écume, de me répéter la même chose.
Comment ne pas revivre l’intensité du souvenir quand Alexis, devant son âtre, non loin d’un chêne classé, dans sa Bretagne profonde, m’aura fait découvrir quelques extraits. Je voulais sentir son regard sur l’île, sur les éléments, mais surtout sur les habitants, comme pour nourrir en creux, voire le bousculer, mon regard sur ma propre insularité.
« Ouessant –la-délaissée, terre sans hommes » (p.57) ai-je pu lire dans un ouvrage d’Alain Guellaff consacré au Père Yvon, aumônier des Terre-Neuvas.
Et « la chambre de veille » est arrivée à Saint-Pierre, sans que je me découvre d’un fil en ce mois d’avril, plus ensoleillé qu’à l’ordinaire. « Un cargo rouge est le reflet de l’aurore qui descend. (…) Le soleil paraît, en suspension larvaire, effleuré par une aigrette de nuages » (p.9) ; le ton poétique est déjà donné, dans le regard scrutateur, nourri du « suc de l’instant ». (p10) Cap sur Ouessant et l’inconnu d’une insularité dont le repère initial est celle qui l’a précédée, de l’autre côté, nettement plus à l’ouest. « D’autres sémaphores sont côtoyés, qui préfigurent la mise au point sur celui qui va m’accueillir. » (p.11) Comment ne pas être aspiré par cette démarche, après l’exploration de l’Amérique, vers ce concentré dans l’écriture, au cœur d’un sémaphore où il aura décidé de résider du 31 octobre 2011 au 28 février 2011 ?
On pénètre dans cet univers comme lorsque l’on goûte un bon vin, à petites lampées. Ici, vingt-huit chapitres t’attendent et te permettent les respirations de rêveries. Les phrases s’ourlent comme des algues, enluminées de mots qui portent une multitude de « flocons de lumière ».
Et le choc, très vite : « Je me retrouve tronçonné dans mon âge, incapable de raccorder ces signes d’océan à des souvenirs de même allure. » (p.29) Est-ce l’effet de l’île ou le parcours initiatique lui-même de l’auteur ? Notre vision ne s’améliore-t-elle pas de toutes nos explorations intérieures pour goûter les « mouvances de l’eau et le savoir de la vie toujours recommencée » (p.29) ? Comme le personnage d’Harbert, dans l’Île mystérieuse de Jules Verne, avec tout ce qu’il peut déchiffrer de la nature, mais enrichi de tout un parcours d’homme, dans le processus préparatoire, pour accéder à la « substantifique moelle », comme aurait pu dire Rabelais, dans ce désir « que cesse l’écart toujours divisible qui nous sépare des choses. » (p.45) Souci essentiel de la précision dans chaque évocation : « La passion de la connaissance et celle du dictionnaire permettent une réduction de l’erreur et une tangence infiniment espérée. » (p.48) Jusqu’à la dissolution dans le Verbe pour une réincarnation provisoire ?
Aux chapitres huit et neuf, nous entrons avec émotion dans le vécu des Ouessantins, marqué par la longue absence des hommes et l’ordinaire d’un univers pris en main par les femmes, dans « un monde condamné à de longues autarcies. » (p.51) Nous entrons là au cœur de la palpitation qui, je te l’avoue ô lecteur, attisait ma curiosité. Pages intenses d’un mode de vie différent du nôtre où les allers-retours mer-terre ont été, dans notre contexte particulier, à Saint-Pierre et Miquelon, plus fréquents ; doigté que l’on apprécie dans le tressage de cette humanité passionnante. Femmes « secrétant leur propre sol, elles trouvent la formule de la durée » (p.51) ; hommes qui, parvenus à la retraite, sans « caps ni points de repère autres que ceux de la mémoire et des paradis faciles. » (p.58) Le drame de la solitude peut alors advenir. Et j’ai réécouté, guidé par le poète, l’ « Ode à Billy Joe » par la chanteuse de jazz canadienne, Molly Johnson. Étranges passerelles. "And now you tell me Billie Joe’s jumped off the Tallahatchie Bridge"… L’île bien campée, nos doigts de lecteur égrènent le quotidien des insulaires.
Nul ne pourra être surpris de l’omniprésence de l’océan dont Alexis Gloaguen réussit à nous traduire les plus secrètes vibrations. Là est sans doute aussi le ressort du livre. « Le bruit de l’océan avait quelque chose d’assourdi et d’intermédiaire comme une flaque de poudreuse, une risée de lourdeur. » (p.75) Et des images qui sortent des sentiers battus : « Le phare de la Jument est perché sur une selle de lumière. » (p.76) Dire l’impossible, quel défi ! : « Il y a toujours, dans l’écriture, un prix à payer pour ne pas parvenir à dire. » (p.78) Et pourtant, quand enfle le vent dans la nuit : « Il est des opiums de sons s’apposant sur les parois de nos veines et finissant comme des mélopées intérieures. » (p.82) Son séjour à Ouessant intensifie le regard, paradoxalement distancié, sur sa propre démarche d’écriture : « écrire, c’est un lâchage analogue à l’indompté qui préside au vent. » (p.85)
Découverte d’une île, poésie, recherche insatiable de l’inexprimable des mots, réflexion sur la vie, La Chambre de veille cristallise une quête intérieure, lui qui écrit dans le rapport physique avec les éléments. Cette force est montée d’un cran depuis Les veuves de verre, son ouvrage précédent. Nous sommes au plus profond de la quête de sens de la vie : « sortir la tête vers l’illusion d’urgences dérisoires » (p.91) ; de l’écrivain : « Nul ne peut juger qu’on ait trop peu produit quand le miracle tient à ce que nous ayons su créer lors de très rares embellies. » (p.92). « Créer », comme chante Georges Chelon ; mais par « bouffées d’oasis ». (Alexis Gloaguen) Traduire « la veine de l’instant ». (p.95)
Lire la Chambre de veille, c’est s’introduire avec respect jusque dans le cœur des grottes marines, ou dominer du haut du phare l’ensemble de l’île pour découvrir ses quatre-vingt-douze villages ; c’est s’imprégner de l’océan, le sentir, l’entendre ; c’est aussi pénétrer le non-dit de l’île, par touches successives, tout en se laissant porter par une construction poétique minutieuse dans le moindre détail, tous les sens en éveil : « C’est la recherche qui rend le monde spécial et la curiosité qui, en l’ouvrant de vérités, le fait exister. » (p.115) Voyage envoûtant, rude et perturbant, dans la recherche de la Voie. (je pense alors à Edgar Morin) Ouessant se trouve exprimée ici au plus profond de son intime, révélatrice de la destinée humaine dans ses moindres points d’ancrage, dans un ballet incessant entre roche, ciel et océan, dans la merveille d’un poète en alerte dont nous goûtons la grande « capillarité » (p.134), au plus près du « péritoine du vivant ». (p.129)
Voyage au bout de l’indicible perlé d’écume, révélateur, par-delà toutes les marques d’une insularité prégnante, d’une permanence impossible, tout en donnant paradoxalement « l’accès à l’éternel » (p.180) quand « le réel s’effile, pâlit de transparence, s’apaise en ses ossatures d’organisme usé » (p.197), « écorché », sous la dictée d’une chambre de veille.
Henri Lafitte, Lectures buissonnières 20 avril 2012
Alexis Gloaguen, La Chambre de veille, Éditions Maurice Nadeau, 2012 – ISBN : 978-2-86231-224-8

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